Faut-il être fou pour être un génie?
Dali prétendait contrôler son délire et déclarait : “L’unique différence entre moi et un fou c’est que moi je ne suis pas fou. “(Journal d’un génie, 1964)
On peut définir un créatif incompris comme étant une personne dont les idées, les œuvres, les poèmes, les tableaux, les travaux de recherche ou les découvertes sont en avance sur son temps. Et ne sont ni reconnues ni valorisées par ses contemporains. L’innovateur est alors confronté à sa propre solitude, et à de incompréhension et du rejet par la société. Avec le temps, de nombreux créatifs ont été reconnus comme des génies incompris en leur temps mais célébrés pour leurs contributions exceptionnelles pour l’humanité.
Philippe Brenot, médecin et psychiatre français, définit le génie par cinq points fondamentaux: le caractère particulièrement innovant d’une création, une œuvre en rupture avec celle de ses contemporains, une reconnaissance publique large et durable post mortem, l’hypothèse d’un appareil psychique particulier et l’existence ou non de prédisposition.
Par exemple, on peut citer de grands noms comme Nikola Tesla (1856-1943) , Friedrich Nietzsche (1844-1900), Pablo Picasso (1881-1973) ou encore Vincent Van Gogh (1853-1890). Il est fort peu probable que tu aies été enfant de leurs vivants… et pourtant toi qui lis ces lignes, tu les connais forcément!
Mais alors, il faudrait souffrir de son vivant pour être une âme créative? Et de quels maux? Faisons le point sur cette croyance liée à la malédiction artistique, d’un point de vue historique, et thérapeutique. Et tu vas voir que ce sujet à intéresser énormément de monde à travers les siècles! 😉
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Le mythe romantique de l’artiste maudit
Ma mémoire est marquée par un soir d’été, en pleine moisson, où adolescente je lisais les Fleurs du Mal en plein champ de blé. J’entends un grondement sourd qui me tire de ma lecture, je lève la tête et mes yeux voient le ciel clair s’assombrir à la vitesse d’un cheval au galop. Les nuages pointent droits sur moi. Je ressens la puissance du texte de Baudelaire se diffuser en moi. Je reste immobile et pourtant je sais que je dois me mettre à l’abri de l’orage. Mais dans cet instant, qui dans mon souvenir est une éternité, je suis le livre. Je ressens tellement d’abattement, d’impuissance, de drama…
Bon, je te rassure, mon instinct de survie m’a poussé à m’abriter et l’orage n’a duré que 10 minutes. Mais cette sensation ne m’a pas quittée… Pour moi, en mon fort intérieur, ça illustre le mythe de l’artiste maudit. La nature, la douleur, la beauté. Comme beaucoup d’artistes hypersensibles, j’ai grandi avec cette croyance qu’il fallait souffrir pour créer. Pire: que la beauté naissait de la souffrance.
En devenant adulte, je me suis intéressée à l’histoire et l’histoire de l’art. Et, ho stupeur!, ce mythe de l’artiste maudit est un pur produit de l’époque romantique! Les siècles précédents, les artistes étaient considérés comme des artisans ou intellectuels intégrés dans les structures de pouvoir. Nombre de grands compositeurs ont commencé comme maîtres de chœur ou maitre de chapelle, devant créer chaque semaine pour le compte de l’institution ou du roi qui les employaient, des époques baroques à classiques. (je ne vais pas te faire un cours de musicologie ici je te rassure!) . Le meilleur exemple pour moi est Léonard De Vinci, tant il a touché à tout sous la Renaissance. Ces artistes travaillaient donc sous le patronage de l’Église, de la noblesse, et de mécènes influents. Dans cette organisation, les commandes reflétaient surtout les goûts et valeurs des commanditaires, et l’art se devait d’être en harmonie avec les valeurs et aspirations de l’époque.
Mais bien sûr, un créatif reste un créatif: il a toujours quelque chose à dire! Et il ne se limite pas aux seules commandes qu’on lui passe, sinon, pourquoi s’infliger cet asservissement?
Et heureusement! Comme El Greco qui continue d’inspirer de nombreuses générations d’artistes des siècles après sa mort. Même s’il fut déclaré comme fou par ses commanditaires..
Cependant, avec l’industrialisation, la montée de la bourgeoisie, et la diminution de l’influence de la religion, le contexte social et culturel a radicalement changé.
La société évolue et au XIXe siècle apparait le mouvement romantique:
- en peinture avec Turner, Goya, ou Delacroix,
- en poésie avec Baudelaire, Rimbaud, et Verlaine;
- en musique avec Rossini, Wagner et Bizet;
- en littérature avec Hugo, George Sand et Madame de Staël.
Le mouvement artistique romantique embrasse alors un idéal de l’expression individuelle et émotionnelle, très souvent en marge des attentes sociétales. La création devient un moyen d’expression personnelle, libérée des dictats. On explore alors l’expression des émotions, de l’imagination et de l’individualité contre les règles classiques et l’ordre établi. Les sujets de prédilection? La nature, l’exotisme, le passé historique. Et l’exploration des états d’âme, souvent avec une tendance à l’idéalisation et à la mélancolie. Ha, ce bon vieux spleen…
Les artistes romantiques cherchent à capturer l’infini, l’indéfinissable et l’ineffable, reflétant un désir de liberté et une révolte contre les contraintes sociales. Et banco, l’image de l’artiste devient celle d’un être conflictuel, isolé, reclus et donc… maudit.
Et la place des femmes dans tout cela? Elles sont majoritairement marginalisées, et ont donc des opportunités limitées. On peut noter que l’accès à la formation artistique est très restreinte pour les femmes: elles doivent se cantonner à des genres considérés comme mineurs, elles ne sont pas reconnues par les académies, comme Élisabeth Vigée Le Brun par exemple, et l’accès à l’étude du nu leur est interdit. Bien souvent, elles sont reconnues pour leur talent… à titre posthume, comme Artemisia Gentileschi. On comprend mieux pourquoi George Sand a choisit de porter un pantalon et un nom d’homme pour s’affranchir de ces règles 😉
Mais alors, peut-on dire que les artistes romantiques et torturés émotionnellement étaient autant rebelles qu’hypersensibles? Pour moi, j’y vois un lien très clair entre créativité et hypersensibilité. Cette quête d’expression individuelle et cette révolte contre les conventions qui s’accompagnent d’une sensibilité à fleur de peau et vient nourrir l’acte créatif, cela me parait tellement actuelle parmi les femmes hypersensibles que j’accompagne! Et aussi chez moi!
La malédiction d’un artiste: mythe ou réalité?
On l’a vu, quand on parle d’artiste maudit, on fait souvent référence à une notion très romantique. Autrement dit, un.e artiste dont la vie et l’œuvre sont marquées par la souffrance, les épreuves, et une quête d’authenticité qui le met en marge de la société. Cette “malédiction” peut être perçue comme le prix à payer pour une sensibilité exacerbée et une dévotion absolue à l’art. Qui conduit bien souvent à l’isolement, à la misère matérielle, ou à des conflits intérieurs, voir à la psychopathologie.
Ce mythe de l’artiste maudit a littéralement fasciné les historiens et les scientifiques. J’ai trouvé énormément d’études sur le sujet, datant de différentes époques. A chaque fois, l’objectif est de répondre à ces questions:
- Les grands artistes étaient-ils fous? Avec des recherches sur les types de folies.
- Quels traumatiques de l’enfance peuvent engendrer un tel besoin créatif?
- Quelle est l’intention artistique derrière l’œuvre? Et comment éviter d’être un artiste raté…
Pour aller dans le sens de la malédiction créative, les études ont catégorisées les différents traumatismes vécus par les artistes maudits (< je te recommande cette étude très intéressante) :
- Relations familiales tumultueuses : Des liens conflictuels ou distants avec des figures parentales, particulièrement les mères.
- Pertes précoces : La perte de proches ou de figures importantes durant l’enfance ou la jeunesse. Et le besoin viscéral de réparer une perte (parents, frère , sœur) par la création;
- Rejet social : L’isolement ou la marginalisation au sein de la société ou de la communauté artistique;
- Luttes internes : Des conflits personnels internes, possiblement exacerbés par des conditions de santé mentale non diagnostiquées ou mal comprises à l’époque. J’ai découvert le type de paranoïa spécifique de Frida Kahlo par exemple: le délire de relation des sensitifs;
- Défis sociétaux : La confrontation à des normes sociales rigides ou à un manque de reconnaissance de leur vivant. Bon là, on est clairement dans le mythe de l’artiste maudit, voir même déjà dans celui du génie incompris!
Avec ma vision de thérapeute, je vois là un paquet de traumas à libérer. Cela voudrait dire que si un artiste ne souffre plus, il devient un artiste raté? Pour ma part, je pense que non. Bien au contraire!
Premièrement parce que pour devenir bon dans un domaine, il faut du talent. Mais il faut surtout de la pratique, beaucoup de pratique! Et de cette pratique et de ces expérimentations naissent la créativité. Je trouve cela un peu de réducteur de dire “c’est parce qu’il a souffert qu’il avait du génie”. Genre: souffrance = génie. Il y a beaucoup de gens qui souffrent sur Terre, et pas mal de cons quand même…
Je poserais plutôt l’équation suivante: créativité + sensibilité + travail – douleur = génie. Et je l’ai souvent vu avec mes client.e.s, à mon petit niveau : en libérant des traumatismes, la créativité ne s’en va pas. Elle se transforme! Elle devient plus profonde, plus parlante pour les autres.
C’est ça, la bénédiction de l’artiste: la capacité à créer de la beauté, à exprimer des vérités, et à enrichir l’humanité au travers de la créativité. Les artistes ne sont pas fous, mais ils sont obsédés par leur art!
Pourquoi les artistes sont incompris?
Mon grand-père me racontait l’histoire du beau Danube bleu: l’enfance tragique de Strauss, et comment grâce à la rudesse de la vie et à son courage, il avait envie réussit à vivre de sa passion. Et à composer cette grande œuvre. En vrai, c’était une histoire pour enfant passionnée de musique, que mon grand-père avait su me transmettre au travers de cette légende. Mais encore une fois, c’est une idée très romantique dans le style!
Personnellement, j’ai beaucoup le côté rebelle dans le profil artistique: défier les normes esthétiques, culturelles ou morales de leur temps. Cela signifie explorer artistiquement des thèmes avant-gardistes, complexes, ou profondément personnels, qui ne trouvent pas immédiatement un écho auprès du grand public ou de la critique.
C’est là que l’on parle d’incompréhension, surtout quand il y a une rupture entre la vision de l’artiste et les valeurs dominantes de la société.
Mais tous les artistes ne sont pas incompris en leur temps! Penses à Jeff Koons, Takashi Murakami, Alexandre Astier, Hans Zimmer, Sandrine Kiberlain, Valérie Lemercier ou Taylor Swift !
Car oui, à notre époque, on aime les artistes. Et on consomme l’art différemment qu’à d’autres époques. L’accessibilité, la diffusion et la mixité font que l’on baigne en permanence dedans. Quand on parle d’artiste maudit, on fait vraiment référence à une époque terminée et bien identifiée: le romantisme du XIXe siècle.
Qui sont les peintres maudits?
Si cette époque est révolue, on ne peut pas nier que les artistes , et particulièrement les peintres maudits du XIXe siècle , ont laissé une contribution énorme à notre humanité. Et ils continuent de nous inspirer aujourd’hui.
Oui, ces artistes romantiques maudits ont vécu dans la pauvreté, la souffrance et la douleur durant leurs vies. Leurs existences ont été marquées par le rejet, l’incompréhension, et parfois la tragédie personnelle. Leur vie et leur œuvre sont devenues emblématiques de la lutte de l’artiste contre les conventions sociales et la recherche d’une expression pure.
Souvent reconnus après leurs morts, leurs vies difficiles étaient considérées comme le reflet de leurs engagements profonds envers l’art, et suscite encore aujourd’hui l’admiration tant pour l’œuvre que pour l’artiste. Personnellement, j’y vois plutôt une existence en marge de la société, où l’artiste lutte contre des forces internes et externes, ne trouvant pas sa place dans le monde qui l’entoure. Encore une fois, c’est ma casquette de thérapeute-sauveuse qui parle 😉
Comme peintres maudits célèbres, on peut citer Lautrec, le Caravage, Vincent Van Gogh, Friedrich, Frida Khalo… La liste est longue, et je te recommande ce livre “Artistes maudits” de Maurice Sérullaz qui explore les vies et les œuvres d’artistes considérés comme maudits ou marginaux dans le monde de l’art, et comment leurs expériences ont influencé leurs créations artistiques.
Pourquoi Van Gogh incarne l’artiste maudit par excellence?
On a fait le tour de la question sur l’artiste maudit dans cet article. Mais certaines histoires illustrent mieux toutes les théories du monde. C’est le cas de Vincent Van Gogh.
Passionné par l’art, il a rejeté les modèles que sa famille lui proposait (carrière religieuse ou galeriste d’art) toute sa vie. Il a essayé pourtant, mais son truc à lui, c’était autre chose. Un absolu plus grand, poussé par une créativité débordante et inspiré par tout ce qui l’entourait. Sa vie est tellement fascinante – le mec s’est quand même amputé lui-même d’une oreille – qu’elle inspire encore aujourd’hui d’autres artistes.
Pour découvrir sa vie, je te propose cette vidéo captivante sur Van Gogh:
Il y a aussi l’excellent film de Maurice Pialat, simplement intitulé “Van Gogh”.
Le thème de l’artiste maudit a soulevé de nombreuses questions en moi, et c’était intéressant de creuser ce sujet pour toi. Si tu poses aussi milles questions après la lecture de cet article, je te recommande de lire aussi:
- Comment savoir si on a une âme d’artiste?
- Que disent les neurosciences sur la créativité chez les personnes hypersensibles?
On se retrouve dans un prochain article? 😉
